Cliquer n’est pas voter

Pour le meilleur et pour le pire. Après avoir transformé nos vies quotidiennes, après avoir fait de nous des consommateurs éclairés et exigeants, Internet et les réseaux sociaux continuent de bouleverser la politique.

Pour le meilleur ou presque : la démocratisation de l’accès à l’information, l’élargissement de la prise de parole, la transparence, la mise à l’agenda de problématiques sous-estimées par les politiques stimulent le débat démocratique. Pour le pire ou presque : les fake news, la quête du buzz à tout prix, l’exacerbation des opinions, la caricature des idées adverses et les violences verbales (parfois précurseurs des violences physiques) l’affaiblissent en le dénaturant.

L’irruption du digital en politique, connue depuis plusieurs années, des printemps arabes à la campagne d’Obama en 2008 pose aujourd’hui une question nouvelle : outil catalyseur des révoltes, instrument puissant et fin pour la conquête du pouvoir, l’outil digital est il le point de passage obligé de l’exercice du pouvoir demain ? Autrement dit, la décision politique demain se fera-t-elle sur Facebook plutôt qu’à l’Assemblée ? Dotée d’atouts technologiques jamais atteints, l’agora virtuelle peut-elle se substituer au bon vieux vote de motion de censure ?

Déjà affaiblie par une crise de résultats, par le sentiment d’éloignement des préoccupations quotidiennes, par la difficulté à « représenter », la gouvernance politique est de surcroit mise sous tension par le digital à trois niveaux : instantanéité confrontée au moyen et long terme, hétérogénéité des revendications face au besoin de cohérence de l’action publique, et polarisation contre rassemblement.

Pression de l’instantanéité d’abord : le consommateur smartphonisé ne supporte plus d’attendre. Ni sa livraison, ni la réponse de son service client, ni la prise en compte de sa réclamation. S’il n’est pas content d’une marque, il sait pouvoir en changer en quelques clics. Pourquoi, se dit-il, ne pourrait-il pas changer de responsable politique aussi vite ? Satisfait ou remboursé, conquis ou parti, choisi puis dégagé, le citoyen est devenu un consommateur de politique. Je te like, je te dislike.

L’impatience est forte aussi pour le salarié sous pression à qui on demande des résultats trimestriellement et qui ne comprend pas pourquoi la même exigence ne pèse pas sur le responsable politique. Pourquoi devrais-je attendre 18 mois, 2 ans pour que les résultats soient au rendez-vous alors que je peux être viré si mes objectifs ne sont pas atteints ? Parce que la demande d’efficacité est au cœur de la société du travail, la promesse d’efficience est au cœur de la nouvelle relation au politique : tu es utile, tu apportes une solution à mes problèmes je te follow ; tu ne délivres pas, je te remplace, je t’unfollow.

Le politique est pris pleins phares entre cette exigence d’instantanéité et ce besoin d’inscrire l’action sur le moyen et long terme. Fin de mois et fin du monde, redevable sur le court terme et comptable du long terme, le politique doit désormais tracer un chemin sous la permanence de l’impatience. Pour cela, il n’a pas d’autre choix que d’accélérer le processus de décision politique, son évaluation, comme il doit également se donner les moyens de rectifier plus rapidement des dispositifs insuffisamment efficaces.

Pression sur la cohérence ensuite : Internet est le lieu facile d’engagements successifs, et distendus. Le succès des récentes pétitions en ligne en est un exemple et en démontre la limite : 1,3 million de signatures contre 1,7. Baisse des prix à la pompe contre affaire du siècle. Belle affiche ! Qui représente le peuple ? Qui est la majorité ? Ni les uns, ni les autres, ou plutôt les uns et les autres. En passant du militantisme timbre au militantisme post-it pour reprendre l’expression de Jacques Ion, le citoyen a ubérisé l’engagement. Mais l’engagement post-it, de causes en segments, ne fait pas un programme, ne constitue pas une colonne vertébrale de l’action publique. Le macronisme, qui était un premier signe de l’ubérisation de la politique, a ici montré ses limites doctrinales. Les Gilets Jaunes alternant le moins d’impôt et le plus d’Etat et l’hétérogénéité de leurs revendications aussi. La pétition en ligne est une forme d’expression passionnante pour le débat public et stimulante pour les gouvernants, mais une pétition n’est pas un programme de gouvernement.

Le rôle du politique, c’est justement de donner de la cohérence à des dizaines de politiques publiques, de fixer des priorités notamment budgétaires, d’expliquer pourquoi la hausse de la taxe carbone plutôt que la fin des niches fiscales. La capacité d’arbitrage a toujours été une fonction majeure de la politique. La société numérique rend désuet l’arbitrage en réunion interministérielle, le seul vote en commission et exige l’arbitrage « public ». Même si des initiatives se font jour, la politique n’a pas encore réussi à moderniser cet exercice : poser en transparence devant les citoyens les termes du débat, expliquer les alternatives, les évaluer non pas avec un tableau Excel et ses moyennes mais à l‘heure du big data, permettre au citoyen de se projeter dans la réforme avec une simulation customisée pour chacun.

Si l’élu veut garder sa fonction d’arbitrage, s’il veut prouver son utilité comme gardien de la cohérence, si le parlementaire veut revivifier sa fonction représentative, il n’a pas d’autres choix que d’inventer de nouveaux mécanismes de décision politique. Le référendum à questions multiples peut évidemment y contribuer ; le referendum d’Initiative Citoyenne s’il est encadré pour ne pas remettre en cause les principes de la démocratie représentative peut aussi constituer une respiration démocratique entre deux scrutins.

Pression sur le rassemblement enfin : la société n’a jamais été aussi fracturée, et l’expression de ses fractures a rarement atteint un tel paroxysme. Les réseaux sociaux, par leur nature et leurs algorithmes, en ont une part de responsabilité. Vouloir donner des gages aux minorités parce qu’elles sont actives, gouverner pour ou par les réseaux sociaux qui sont devenus un lieu de polarisation, de clivage, de radicalité est intrinsèquement contraire à ce besoin de rassemblement. Dans ce contexte, la responsabilité première du politique c’est, encore davantage que par temps calme, d’être le garant du bien vivre ensemble, de l’écoute et de la tolérance. Le politique doit dégager des points de consensus partagés, conditions de l’acceptabilité de la décision politique. Car, après la campagne électorale qui a un rôle essentiel, celui de sceller un certain nombre d’engagements clairs et traçables, après l’élection même incontestable, la légitimité démocratique n’exonère plus l’élu de devoir sans cesse faire la preuve de l’acceptabilité de ses décisions. Et c’est aujourd’hui l’acceptabilité des choix qui rend possible le rassemblement.

Au final, quel processus démocratique peut surmonter et transcender ces paradoxes ? Le vote. Le vote qu’un seul clic, ou un like ne pourra jamais remplacer. Cliquer c’est par nature privilégier l’instantanéité, la segmentation et la polarisation. Voter, c’est déléguer de manière vigilante mais durablement sa confiance. Voter c’est faire le choix d’une vision plutôt que d’une proposition. Voter c’est choisir qui pourra rassembler ma ville, mon territoire, mon pays. Voter c’est un long processus de réflexion, une forme de solennité. Alors oui bien sur cliquer peut redonner de la force à la démocratie. Mais cliquer n’est pas voter !

 

Bernard Sananes